Festival Textes et Bulles de Damparis By Poulpy (part 1)

Textes et Bulles,

Le festival de Damparis

 

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Partie 1 :

L’an dernier, au Bloody week-end, nous avons rencontré Philippe Gindre, directeur de la Clef D’argent. Nous sommes certes ressortis avec une bonne grosse interview, mais aussi un partenariat et surtout une bonne amitié. C’est pour cela que je me suis fait une joie de répondre à son invitation au salon Textes et Bulles de Damparis, un salon du livre qui ne paye pas de mine et qui, pourtant, regorgeait de bons auteurs.

Ici, l’interview ci-nommée par votre Poulpy : semaine-bloody-week-end-reportage-2

1. Littératures de l’imaginaire

La Clef d’Argent est un éditeur associatif basé à Aiglepierre, dans le Jura français, en Franche-Comté.

La Clef d’Argent publie depuis 1987 de la fiction contemporaine (Jean-Pierre Andrevon, Jonas Lenn, Roland Fuentès, Gilles Bailly, Timothée Rey, Sylvie Huguet, Philippe Bastin) dans le domaine des littératures dites de l’imaginaire (fantastique, science-fiction, fantasy), traduit des auteurs anglophones (C.A. Smith, G.S. Viereck, Arthur C. Clarke) et réédite des écrivains de la fin du XIXe et du début du XXe siècle (Gabriel Bertin, Charles de Coynart, Théo Varlet, Gabriel de Lautrec). La Clef d’Argent propose sur ce site un catalogue de livres de papier ainsi qu’une bibliothèque virtuelle librement consultable.

La Clef d’Argent est une association apolitique et areligieuse à but non-lucratif régie par la loi de 1901, fondée en 1987 par Philippe Gindre et Philippe Dougnier. Elle est ainsi baptisée en hommage à l’écrivain américain H.P. Lovecraft (1890-1937), par référence à la nouvelle «La Clef d’Argent» («The Silver Key») que ce dernier écrivit en 1926. Pour plus de renseignements, consultez les informations légales.

Un passage est consacré La Clef d’Argent dans les Mémoires de Francis Lacassin. Jean-Pierre Dionnet parle de La Clef d’Argent sur son blog.

Le site de la Clef d’Argent

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Cela fait 37 ans que Philippe Gindre et Philippe Dougnier ont débuté dans le domaine de l’édition, passant du fanzine à la compagnie familiale et, même si ce dernier quitta l’entreprise, elle est et sera toujours entre de bonnes mains. Je ne vous conseillerais jamais assez de lire leurs livres, car ils sont ce que l’on trouve de mieux en France dans le domaine du Fantastique. C’est plus qu’un plaisir de travailler avec eux et je n’ai pas à me forcer à rédiger mes critiques, que vous trouverez en lien ci-dessous.

Le Fantastique c’est un mot qui peut avoir des acceptions différentes. Il y en a qui confonde avec la Fantasy, l’Imaginaire, même parfois la Science-Fiction. Nous au départ, la définition qu’on avait était assez restrictive, volontairement. C’est-à-dire qu’on se focalisait sur un fantastique littéraire, (…) c’est en quelque sorte un moment d’hésitation dans un récit. On en vient à se demander si les phénomènes auxquelles on est confrontés sont surnaturels ou pas. Dans un récit surnaturel on va vite adopter pour une réponse affirmative, c’est-à-dire qu’on sait si on est en présence de phénomènes surnaturels. Ça va être des elfes, des fantômes… À ce moment-là le récit s’oriente vers un récit d’aventures, de Fantasy. Ce qui nous intéressait de publier, ce sont des choses qui se publiaient moins qu’à une époque, c’est des récits de Fantastique classiques, où un élément perturbateur vient bouleverser le réel et inquiète les gens au sens étymologique du terme (…), mais on n’arrive pas à déterminer la nature de cet élément. C’est cette inquiétude qui dure qui fait l’intérêt du récit. (…) Aujourd’hui c’est un genre qui n’intéresse plus les éditeurs commerciaux. C’est dommage, mais on en écrit et publie encore de façon plus modeste. Nous en publions aussi, ça fonctionne. – Venez soutenir la Clef d’Argent sur http://clefargent.free.fr

Comment vous distinguez-vous des autres maisons d’édition ?

Il y a déjà le fait que l’on publie beaucoup de recueils de nouvelles, et de micro nouvelle (des textes de quelques lignes), ce qui ne se fait pas tellement. Les gros éditeurs professionnels ne le font plus du tout. Même parmi les petites maisons d’édition, ce n’est pas quelque chose qui se fait spontanément parce que ce n’est pas ce qui marche le mieux… Mais par contre, il y a un lectorat fidèle pour ça qui est très motivé, donc on a des retours. C’est intéressant à faire, et assez valorisant. (…) Sinon le Fantastique traditionnel qu’on publie n’est pas très développé, Malpertuis, à Paris, le fait, les éditions de l’Arbre Vengeur rééditent des vieux textes assez SF. (…) C’est pratiquement notre spécialité. »

De ce partenariat sont sortis quelques articles cet été, d’autres sont à venir, et ils sont à voir ici :

Pandemonium Follies de JP Favard,

Rencontre avec Philippe Gontier pour le Doloromètre Universel,

Murmure de Soupirail par Patrice Dupuis,

Rouge Alice de Sylvie Huguet,

et critique du livre d’Édouard Ganche, Le Livre de la Mort

 

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Sur le stand de la Clef d’Argent ce 17 et 18 mai à Damparis lors de Textes et Bulles*

Philippe, vous avez une carrière vraiment impressionnante, quand vous avez créé la Clef, comment pensiez-vous qu’elle se développerait ?

Au départ nous n’avions pas l’intention de faire une maison d’édition, l’idée était surtout de faire une revue. Au fil du temps et des rencontres nous nous sommes retrouvés à faire une anthologie périodique. La maigre partie rédactionnelle a disparu au profit des textes et l’on s’est mis exclusivement à faire de la réédition de textes anciens accompagnés de petites notules, pour les replacer dans leurs contextes historiques, et aussi des plus contemporains. Puis les gens qui nous en envoyaient, on finit par nous proposer des romans ou des recueils. De même, chez les auteurs anciens nous nous rendions compte que certains avaient fait des romans, des choses comme cela. L’association qui avait été créée pour donner un cadre légal à la revue était donc de fait une petite maison d’édition et très vite elle s’est mise à évoluer.

J’ai du mal à l’imaginer à ses débuts, à quoi pouvait-elle bien ressembler ?

Au tout début, dans le premier numéro du fanzine, j’écrivais les textes et un ami faisait les dessins puis très vite nous avons eu du mal à fournir. C’est là que l’on a rencontré un peu par hasard un monsieur appelé Norbert Gaullard, très connu des amateurs, qui s’est fait comme spécialité la réédition de textes anciens, notamment du XIXe, début XXe. Il nous a dit avoir pas mal de choses dans ses cartons, des textes un peu atypiques qui n’intéressaient pas les gens avec qui il travaillait, et il nous les donna volontiers. Il nous en a trouvé des tas très intéressants, dont des inédits d’auteurs fantastiques connus, mais qui n’avaient jamais été repris parce que cela ne ressemblait pas à ce qu’ils faisaient. Et il nous fournissait à chaque fois des notules explicatives. Puis tout s’est un peu mélangé au fil du temps avec l’arrivée d’auteurs contemporains.

Et maintenant, vous êtes en compagnie d’auteurs tels que Jean-Pierre Favard, Philippe Gontier et Patrice Dupuis, ci-présent, mais beaucoup d’autres encore. Qu’aimez-vous dans leurs écrits ?

Ce qui est intéressant chez eux c’est qu’ils n’hésitent pas à aborder des styles différents. Nous avons souvent tendance à le reprocher, car nous sommes dans une époque qui aime la standardisation. Pour que les gens soient visibles il faut leur coller des étiquettes, ce n’est pas forcément un mal en soit, ce n’est pas non plus un bien de trop se disperser, mais c’était une façon qui se faisait beaucoup. Par exemple dans les années 70, les éditions Marabout ou Denoël sortaient des recueils d’auteurs s’amusants à aborder cinq/six genres différents allants du Fantastique pure à la fantasy, à l’épouvante et même à la SF dans un même livre. Je pense à des personnes telles que René Sussan et maintenant cela se fait chez de très petits éditeurs, car ce n’est plus vraiment dans l’air du temps. Justement, par exemple, le dernier recueil de Jean-Pierre Favard, Pandemonium Follies (chroniqué ici bas) à exactement cette démarche.

Lorsque je visionne votre catalogue, il me parait rempli de bons souvenirs, tout comme de bons textes. À vrai dire, il m’avait déjà fait forte impression avant notre rencontre. Pouvez-vous me parler de celles de toutes ses personnes, auteurs, illustrateurs, qui vous on les plus marquées au cours du développement de la Clef ?

Par exemple, on vient de parler de JP Favard, et bien ce qui est amusant c’est que d’une matière totalement inattendue et aléatoire il est venu habiter à Dole. Il avait déjà écrit, déjà publié en Bourgogne et en cherchant sur internet il s’est rendu compte que l’on existait. Nous nous sommes rencontrés à un café, devant un verre, nous avions remarqué que nous avions pas mal d’atomes crochus. C’est ce genre de rencontres toutes simples qui débouchent sur une collaboration qui dure depuis quelques années. La clef d’Argent sert aussi à ça, à voir des gens qu’autrement nous n’aurions jamais croisés ou jamais osés rencontrer si j’avais, quelques années après, entendu parler de lui en tant qu’écrivain.

Puis il y a les rencontres post-mortem, comme celle avec Édouard Ganche, un monsieur qui est mort depuis 1945, dont j’ai découvert l’oeuvre par hasard et dont on a réédité un livre il y a quelques années (chroniqué tout pareil dans ce coin). Il a fallu faire pas mal de recherches, se rendre dans les endroits où il a vécu. Cela créer une certaine connivence, une certaine familiarité avec le personnage, même si cela est à sens unique.

 

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Mais vous ne publiez pas que des fictions d’auteurs contemporains. Vous proposez aussi des anthologies, des essais, des études, des revues, des hommages, et même des textes d’écrivains et poètes Fantastiques d’autres époques. Qu’est-ce que vous développerez à l’avenir ?

Récemment nous avons lancé une collection jeunesse, c’est quelque chose que nous n’avions jamais fait jusqu’à présent. Il y a une chose sur laquelle j’aimerais revenir, mais qui n’est pas facile à faire, ce sont de tous petits tirages de porte-folios, de livres-objets, de coffrets. Mais nous sommes plutôt connus pour nos formats poche et même si, lorsque l’on a fait ceci, il y avait un petit succès d’estime, ils n’ont pas eu la diffusion qu’ils auraient mérité. Il faut penser en aval à comment les faire connaître et c’est une façon de procéder tout à fait différente de celle que l’on a pour la vente de livres poches. Ceci permet de rencontrer des gens différents, des graphistes avec lesquels nous ne travaillons pas dans le cadre d’illustrations classiques de couverture. C’est une piste possible dans les nouvelles choses que l’on pourrait aborder.

Il vous arrive aussi d’écrire…

Oui, mais dans un cadre très précis, celui des Aventures de Coolter et Quincampoix, qui sont deux personnages que l’on a imaginés avec un ami à moi, Christian Hibon, il y a déjà pas mal d’années. J’ai remarqué que le peu que j’écrivais avait toujours un rapport avec eux, c’est assez curieux, que j’ai toujours besoin de passer par eux. Il y a très longtemps que je n’ai pas écrit quelque chose qui n’ait pas un rapport indirect avec cet univers.

Plus d’informations sur sa bibliographie dans son article Wikipedia, avec ses fictions, ses essais et ses traductions, notamment en hommage à Howard Philippe Lovecraft et Clark Ashton Smith :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Gindre

En ce moment, pour la reprise de Star Trek par des fans, Star Trek Continues il se propose de sous-titrer ses nouveaux épisodes dont le second vient de paraître ! Visitez sa plateforme internationale, startrekcontinues.free.fr.

2. Le reportage de Poulpy

*Qu’est-ce que Textes et Bulles ?

Il s’agit d’un festival jurassien organisé par Opale BD accueillant des auteurs, graphistes et écrivains qui a lieu une fois par an à Damparis. Cette année l’invité d’honneur fut Étienne Le Roux, auteur de, entre autres, La Mémoire Dans les Poches, Le Serment de l’Ambre et de Le Dernier Voyage d’Alexandre de Humboldt. Voici ce que j’ai pu en voir sur place pour cette seizième édition. Un peu plus d’informations sur les événements passés et avenirs sur le site OpaleBD

Comme les années précédentes, c’est environ 90 dessinateurs, scénaristes, illustrateurs, coloristes et écrivains qui seront réunis pour cette manifestation fréquentée par tous les passionnés de B.D et de livres de l’Est de la France. Expositions, planches originales, dessins, photos et autres créations picturales seront proposés au public. Ateliers, animations, représentations théâtrales, conteurs, groupes musicaux, contribueront à l’ambiance de cette fête du livre et de la B.D.http://www.ville-damparis.fr/vie_culturelle.php

04_salon1Je n’ai malheureusement pas pu décrocher d’entretien avec l’organisateur de ce salon, qui fut énormément sollicité tout au long du week-end. Et étant donné que ce n’était que ma première fois en ces lieux, je n’ai pas pu comparer avec les versions antérieures ni avoir plus d’informations sur les particularités de cette édition. Mais un stand dédié aux bénévoles de la ville de Damparis fournissait toutes sortes d’informations sur les invités qui s’étaient succédés durant toutes ces années.

Ce voyage en compagnie de Philippe Gontier fut très mouvementé : je n’ai pas arrêté de courir, encore une fois ! Que dire sur ce festival ? Déjà il est très convivial, j’ai vu passer toutes sortes de personnes, connaisseurs, familles… Les amateurs de BD comme ceux de fictions ou romans ruraux se croisaient le sourire aux lèvres pendant ces deux jours. Tous les publics sont les bienvenus à texte et bulles. Rien que dans le panel des activités, celles pour enfants organisées par le Grand Dole, le stand de philatélie pour leurs grands-parents et les concerts ACDC, il n’y a pas trop de dépaysement. En plus, les exposants sont très bien reçus : les tarifs des stands varient en fonction des ventes, et mieux encore, ils sont nourris, logés et tous leurs frais sont avancés, le top ! Je peux vous dire que nous nous sommes bien bafrés, entre les repas interminables et les ravitaillements, c’était même trop. Le seul problème est que, du coup, pour voir les auteurs il ne faut pas se pointer aux mauvais horaires…

Et maintenant, place à mes super rencontres !

3. Sur le stand de la Clef d’Argent

Premièrement, avançons en terrain connu. Comme vous pouvez le constater sur les photos, chez la Clef il y avait de l’espace, et beaucoup de monde pour le combler. De gauche à droite s’étaient installés Philippe Gontier et son stock de fanzines du Boudoir des Gorgones, Jean-Pierre Favard avec ses recueils et romans, Philippe Gindre et son large stock d’auteurs, Patrice Dupuis et ses chefs-d’oeuvre, nouveaux comme anciens, et les illustrateurs Fernando Gonzalès-Felix (iiiii, je suis fan !) et Patrick Mallet et ses BD.

Étant donné qu’au fil des critiques, les interviews de ses trois premiers auteurs se sont déjà succédé, je vais directement passer à celle de Patrice Dupuis, un nom qui devrait vous rappeler quelque chose puisque j’ai chroniqué son dernier recueil de la Clef il y a pas si longtemps de cela, Murmure de Soupirail. Eh oui, j’ai enfin pu le connaître en personne !

05_clef4Dans mes livres, il y a surtout un fond de quête de soi, de quête d’identité. Je pense que c’est la base, mais je réponds de façon assez intuitive, car c’est toujours difficile de dire de quoi ses livres parlent, d’autant plus que ce sont des nouvelles donc les thèmes peuvent se rejoindre. J’essaie de former une unité pour chacun d’entre eux et de les composer de la même façon. Les histoires étant différentes, on ne voie pas forcément le fil conducteur, mais la base est effectivement la recherche de soi, le rapport par rapport à l’autre aussi, et peut-être ce caractère d’incommunicabilité qu’il peut y avoir entre les êtres, quelques soit ces êtres-là et quelques soit la nature des rapports qu’ils entretiennent entre eux. Il y a toujours une part d’incommunicable, incompréhensible pour l’autre, donc inaccessible.

Le premier recueil que j’ai publié pour la Clef d’Argent est Dans le Désert et sous la Lune, le deuxième est le Guetteur de Sémaphore. Dans ce premier il s’agissait d’une forme de destruction des êtres. Il reprenait le thème des activités nocturnes. Pour l’une, qui se passe dans un train, l’activité est à moitié nocturne, mais dans un sens l’idée rejoint celle de la nuit et de l’obscurité. Là aussi nous retrouvons ce grand thème, comment les choses se passent entre les êtres, comment elles se nouent et se dénouent, l’aboutissement d’une relation, qu’elle soit physique ou non, qu’il y ait des échanges ou non, qu’ils soient verbaux ou simplement par des regards. Oui, c’est le thème de la nuit et de la destruction de soi et du monde dans lequel on vit. Que cette destruction soit avérée, réelle, ou simplement imaginaire. Ce qui forme l’unité du deuxième, et du dernier, est une forme de quête d’identité, aussi, à travers des personnages que l’on retrouve comme un fil conducteur entre les nouvelles, mais ce ne sont jamais les mêmes personnages, ce sont des personnages qui ont été évoqués dans une première nouvelle que l’on retrouve dans une deuxième, et une troisième. C’est dans cette dernière que l’on comprend leur unité, qui peut paraitre disjointe.

J’ai également édité trois recueils de poésies chez Encres Vives, et il y a pas mal d’années des textes dans des revues. Je n’ai rien en préparation pour l’instant, car je travaille surtout sur des peintures, j’en ai plusieurs en cours et je suis très lent, aussi bien pour l’écriture que pour la peinture ou la sculpture, mais je suis surtout dans cette voie-là, j’y reviendrais probablement très prochainement. J’ai deux types de travaux graphiques, j’aime bien tout ce qui a une base propre au Fantastique, ayant un pied dans la réalité et qui tout à coup se transforme, bascule, on ne sait pas pourquoi. À un moment, tout se passe tout à fait normalement, nous sommes dans le monde réel, et il y a un retournement de situation qui fait que quelque chose d’extraordinaire se passe, nous nous trouvons dans une zone qui devient incompréhensible pour la raison. C’est aussi ce que j’aime dans les travaux de peinture, quand il y a cette part de réalité, donc de figuratif, qui est transgressé pour prendre une autre dimension. Cela tire donc vers le surréalisme, avec des travaux soit poétiques soit picturaux, de peintre comme Magritte, Modigliani… Car il y a une part d’imaginaire s’inscrivant dans cette figuration. Ce n’est pas totalement de l’abstrait, aujourd’hui ce n’est pas tout à fait à la mode, c’est un peu décrié, mais bon, il ne faut pas tenir compte des modes et suivre sa propre inspiration.

J’ai toujours écrit depuis que je suis ado. La lecture aussi bien que l’écriture m’a toujours intéressé, de toute façon c’est lié. Après, pour tout ce qui est peinture/sculpture, je pense que c’est une question de situation. Je me souviens de la première sculpture que j’ai faite, c’était une idée, une image que j’avais dans la tête depuis très longtemps que j’ai essayé de concrétiser d’abord par le dessin, et ça ne donnait rien, il me fallait une chose en trois dimensions. J’en suis venu à la peinture de la même façon, je voulais représenter une image, il a d’abord fallu la dessiner avant de la peindre. Puis de fils en aiguille nous continuons ce que l’on commence et nous prenons cette voie-là. (…) Il y a aussi l’inconscient qui joue par rapport à ce que l’on a pu voir, c’est difficile de trouver véritablement toutes nos sources d’inspirations. Alors, il y a celles qui sont évidentes parce que l’on apprécie tels ou tels artistes, après il y a tout ce que l’on voie et qui nous marque sans que nous nous en rendions compte véritablement. L’écriture est pour moi une entreprise de longue haleine. Je fais un premier jet et j’y reviens sans cesse en l’étoffant ou en le réduisant. Je suis très lent à la besogne «L’art et long et le temps est court», comme disait Baudelaire, je travaille beaucoup le style, en peinture et en sculpture, je soigne les détails au fur et à mesure. Je n’ai jamais cherché à exposer, car cela demande énormément de temps pour chercher des salles et je préfère passer ce temps-là à une production plus directe, plus artistique.

 

06_patricePatrice Dupuis est très discret, nous trouvons rarement des informations sur son travail et c’est donc sa première interview, je suis très fier de vous la présenter ! Certains auteurs sont très pudiques. Dans le sens où lorsqu’on se rencontre, d’humain à poulpe, il n’y a plus cette dimension intime qu’à l’écrivain envers ses textes, pénard derrière son ordi. Donc, en interview, on bouscule ces personnes, on les confronte, c’est comme demander aux auteurs de se mettre à poil, c’est plus que dérangeant. C’est intimidant. Et c’est une chose que j’ai senti chez certaines personnes là-bas, du coup, passé la frontière il m’est arrivé d’être plus que surpris et très heureux d’avoir pu les rencontrer. C’est pourquoi j’aimerais remercier tous ses auteurs, graphistes et autres gens sympas avant de reprendre. Et aussi, merci pour vos retours !

Fernando Gonzalès-Felix, vous auriez compris, je fanatise devant son travail, a même dû dédicacer un T-shirt sur le ventre du Poulpy, mais ça va, je ne lui ai pas fait aussi peur que prévu et j’ai donc pu repartir avec de magnifiques dessins et cette interview, exprès pour vous :

Fernando, vous êtes dessinateur pour la Clef d’Argent et vous faites toujours de très beaux graphismes. Mais comment arrivez-vous à rendre vos dessins aussi expressifs et vivants ?

Et bien j’essaie d’être vraiment ce que je dessine, je m’imprègne de chaque chose. Si je dessine un arbre, je vais essayer d’être un arbre, comprendre comment il est tordu dans ses branches, et ainsi de suite. Si je dessine un chien je vais essayer de me poser dans la position du chien, si je dessine la joie je vais sourire pendant que je dessine.

Je ne vous ai jamais vu faire de la colorisation, quels sont vos méthodes de travail ?

Je travaille surtout en noir et blanc et c’est à peu près l’essentiel de ce que je montre, mais dans les années 90 j’ai commencé par faire des tableaux en très grands formats à l’acrylique en technique traditionnelle. Ensuite j’ai découvert Photoshop alors il m’arrive de mettre mes dessins en couleurs en utilisant des à plat, petit à petit je reviens quand même à la couleur directe. Alors, ce ne sont pas encore des choses que je montre car ce n’est pas tout à fait au point et je ne suis pas complètement satisfait.

Comment définiriez-vous votre style, vers quoi se tourne-t-il essentiellement ?

Graphiquement, mes dessins sont ce que l’on appelle du trait croisé, une technique héritée de la Renaissance : pour rendre les reliefs des personnages par rapport à la lumière, on croisait les traits. Après, mon univers est plus proche d’un univers surréaliste un peu sombre où nous ne sommes pas vraiment dans le Fantastique dans le sens où l’on va s’approprier quelque chose qui ne peut pas exister et que l’on va faire vivre. Je dirais plutôt que j’ai un regard différent sur la réalité que je vis et que j’observe. Je la retransmets dans mes dessins avec mon œil personnel.

 

07_fernandoComment avez-vous débuté dans le graphisme ? Avez-vous suivi une formation particulière ?

En effet j’ai fait les Beaux-Arts de Reims au début des années 90, mais je dessinais avant d’y rentrer. Je faisais de la bande dessinée, c’était ma destination, mais en fin de compte à partir de là j’ai vu que l’on pouvait réfléchir différemment. Je n’ai rien appris aux Beaux-Arts, ou très peu, d’ailleurs je n’y suis pas resté très longtemps. C’est plus un parcours d’autodidacte. Je me suis rendu compte que j’avais beaucoup de lacunes en dessin, que je n’avais pas appris du tout, et j’ai essayé de rattraper tout ça et petit à petit j’ai appris à vraiment être moi quand je dessine.

Sur quoi avez-vous planché ces dernières années, chez la Clef ou ailleurs ?

En ce moment chez la Clef d’Argent, comme je travaille très lentement lorsque j’ai un projet (il peut rapidement prendre deux/trois ans), je suis sur un roman d’héroic fantasy, c’est un univers médiéval fantastique. Et je travaille aussi sur un jeu de rôle, publié chez les Écuries d’Augias, appelé Crime, et là on est plutôt dans univers XIXe siècle. Voilà pour les travaux de commande, et, personnellement, il y a deux ans je faisais un livre lié cette fois à du surréalisme. Ce sont des cadavres exquis publiés, dessinés.

Lorsque l’on sort des Beaux-Arts, on nous dit d’avoir quelque chose à défendre, travailler sur une cause et ainsi de suite. J’ai mis longtemps à comprendre que mes dessins étaient issus de mes obsessions personnelles que je ne maitrise pas forcément, je les mets en image, mais je ne les contrôle pas plus que ça. J’ai envie de transmettre le fait que les dessinateurs doivent être libres dans leur façon de dessiner dans leur façon de penser. Plus ils sont libres, plus ils vont être généreux dans leurs dessins et plus ce sera apprécié par les personnes qui les regardent.

Voici à présent le tour de Patrick Mallet qui a entre autres en commun avec Fernando Gonzalès-Felix le fait qu’ils ont tous les deux travaillés sur le Club Diogène, je vous parle de cela parce que la chronique des bouquins, réalisée pas mes propres tentacules est disponible sur ce site, ici et ici. Mais il ne se contente pas non plus de réaliser de belles couvertures, car il est aussi l’auteur de plein de BD. Dans un autre style :

Cette fois-ci pour vous procurer/renseigner sur ses BD je vous conseille de vous adresser directement sur le site vraiment complet, bedetheque.com.

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Bonjour Patrick Mallet, votre style de dessin est très cartoonesque. Comment cela se fait-il ?

C’est le style que j’ai plus ou moins développé au fil des années. C’est vrai que cela ne correspond pas forcement aux dessins des gens desquels je lis les histoires, quand j’ai un crayon c’est comme cela que ça sort sur le papier.

J’ai été élevé aux Franco-belges, comme tout le monde j’imagine, Astérix, Gaston et compagnie. Après il y a eu Gotlib, puis les bandes dessinées américaines, Strange, Titan et tous ces trucs-là. Maintenant, je lis beaucoup de comics, je suis passé par le manga, mais au-delà d’Akira ou de Nausicaä je n’ai pas vraiment persévéré. Je trouve qu’il y a maintenant une qualité dans le comics, au niveau du scénario et du dessin, qui est exceptionnelle. Je suis tout de même curieux de la production française, mais c’est devenu plus difficile de trouver des albums intéressants.

Est-ce ces styles que l’on retrouve dans vos écrits ?

Au niveau des scénarios, oui. J’y mêle un peu de fantastique qui découle de mes lectures, pas forcément de BD, mais aussi de livres. Des gars comme Neil Gaiman et Alan Moore m’influencent beaucoup. J’essaie d’avoir cette même qualité, cette même complexité dans mes histoires, qui n’est pas équivalente, mais ça reste un idéal vers lequel je tends.

Comment concevez-vous vos BD, vos illustrations ?

Je crois que je suis un peu schizophrène, car je suis scénariste et dessinateur : le scénariste travail en premier. Quand j’écris un scénario je ne dessine pas du tout, je ne fais pas de croquis à côté pour essayer de voir à quoi pourrait ressembler la scène, c’est vraiment par l’écriture seule que je la visualise. Une fois seulement qu’il est complètement écrit, je passe au story-board et je change pour devenir le dessinateur. La première étape est de dessiner grossièrement l’intégralité de la BD pour avoir le rythme et voir si tout ce que l’on a écrit rentre dans le nombre de planches imparti par l’éditeur. Une fois que c’est validé, on les attaque. Généralement je commence par la première et termine par la dernière, je n’arrive pas à faire l’album dans le désordre, car je le vis, je le découvre. Il y a des choses qui changent au fur et à mesure, des scènes qui évoluent parce que viennent de nouvelles idées. Là je suis par contre scénariste, je bosse avec d’autres dessinateurs et il faut que j’apprenne à ne plus modifier sans arrêt mes scénarios. C’est un boulot différent, assez sympa aussi, voir son histoire imaginée par quelqu’un d’autre.

Cette année je bosse donc sur deux séries en reprenant ce principe, une pour Delcourt et une pour Glénat. J’ai toujours travaillé seul avant cela, à part pour le fait que je ne colorisais pas mes albums et des personnes m’aident aussi à relire mes scripts, car mes histoires se passent dans un contexte historique précis, alors j’essaie d’avoir des experts dans la matière pour me corriger.

Que cherchez-vous à retranscrire et à reproduire dans vos travaux ?

Je tente de donner au néo-lecteur quelque chose d’intéressant, d’amusant, de distrayant et qui fais réfléchir. J’aime bien l’idée que mes albums ont une atmosphère particulière. Par exemple lorsque j’ai écrit Achab, sur la vie de ce capitaine avant le roman Mody Dick, j’ai inventé sa vie entièrement. On peut se dire que le milieu de la pêche au cachalot au XIXe siècle en Amérique et sur le Pacifique n’est pas très intéressant, mais j’ai voulu avoir d’autres thématiques, des personnages dont on a envie de savoir le destin, même si nous connaissons déjà celui d’Achab. Je raconte une petite histoire dans la grande histoire, souvent il y a un contexte historique assez large : le long hiver de la guerre de 14 avec du fantastique et un monde souterrain… J’essaie de surprendre le lecteur blasé, de trouver des angles d’attaques différents, de mélanger les genres.

09_patrickQuel est votre parcours de dessinateur ?

Je dessine depuis que je suis tout petit, je suis monté sur Paris pour faire une école d’art graphique pendant cinq ans, ce qui m’a permis de diversifier mes techniques. Ensuite, s’est passé un long moment sans que je fasse de la bande dessinée. Je suis d’abord passé par la case jeu de rôle, où j’ai rencontré des gens de mon âge qui écrivaient des histoires et créaient des univers entiers. Tout cela a muri et j’ai finalement réussi à écrire mes propres histoires. J’ai commencé dans ce domaine au moment où j’avais quelque chose à raconter, je n’ai jamais dessiné pour d’autres personnes.

Ma toute première BD était une histoire pour enfant appelée J’ai pas Sommeil. J’en ai fait une autre sur Casanova en trois volumes basé sur son récit. Car il a été enfermé par l’inquisition dans les prisons du palais de Doges et il s’en est échappé, ce que je trouve génial. J’ai donc écrit une histoire en quatre volumes, Achab, puis j’ai fait deux albums dans un format un peu particulier chez Glénat. Ce sont deux adaptations littéraires, Smarra et Vathek, d’après une nouvelle de Charles Nodier et un roman de William Beckford. Dernièrement il y a eu deux albums, Le Long Hiver, sur la guerre de 14. Maintenant je collabore avec Patrizio Evangelisti sur une série appelée Cornelius Shiel qui comprendra trois volumes chez Delcourt, le premier vient de sortir, le deuxième est en préparation. En parallèle, nous avons commencé une série sur six volumes avec Boris Beuzelin pour Glénat, qui à priori s’intitulera L’Amateur de Souffrances, basée sur les bourreaux français qui se sont transmis la charge d’exécuteur pendant six générations, de 1650 jusqu’en 1800 et quelques, la famille Sanson. Il faudra être un peu patient, car nous allons bien avancer dans le projet avant que le premier ne voie le jour, voilà.

C’était Patrice Dupuis, Fernando Gonzalès-Felix et Patrick Mallet, interviewés par Poulpy en ce dimanche 18 mai à Damparis !

 

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